Les chasseurs luttent contre la Bête du Gévaudan

Gévaudan, des stats et des loups

Julien Benoit

Institut des Sciences de l’Evolution

 Université du Witwatersrand, Johannesbourg, Afrique du Sud

La Bête du Gévaudan l'animal pluriel Mémoire de master Laurent Mourat

Résumé.

La bête du Gévaudan est le plus célèbre cryptide de France. Son identification alimente beaucoup de débats : loup, chien, hyène, animal préhistorique ou même animal dressé par un assassin...


Nombreuses sont les théories à son sujet. Mais entre témoignages contradictoires et absence de preuves matérielles, une approche sceptique de la cryptozoologie impose de commencer par poser la question la plus essentielle : Y-a-t’il eu « Une Bête » du Gévaudan ? En se basant sur les données chiffrées publiées par l’historien Jean-Marc Moriceau, cet article rappel de relativiser le caractère unique des évènements du Gévaudan.


La bête semble n’avoir été qu’un évènement d’attaques de loups (et/ou autres canidés sauvages) parmi beaucoup d’autres, certains ayant même fait largement plus de victimes. Or, si la bête n’est pas un animal anormal, il n’y a aucune raison aujourd’hui d’invoquer un canidé extraordinaire, voire un bestiaire fantastique, pour expliquer les évènements dramatiques du Gévaudan.

De simples loups gris classiques suffisent.

La France possède son lot de dragons et de bêtes monstrueuses qui hantèrent jadis l’inconscient collectif de nos ancêtres. Le Graoully, la Velue, les Vouivres, les Basilics ou bien encore la Tarasque Camarguaise en sont autant d’exemples. Pourtant, toutes ces histoires paraissent bien loin de nous et leur mémoire aujourd’hui presque effacée par les outrages du temps n’a laissé sur le territoire français que bien peu de monstres emblématiques. Parmi ceux-ci, le porte drapeau national de la cryptozoologie est sans conteste la fameuse bête du Gévaudan. Son histoire fut si traumatisante qu’elle a laissé une empreinte indélébile dans notre culture jusqu’à aujourd’hui.


Les évènements se sont produits sous le règne de Louis XV, faisant une centaine de victimes entre 1764 et 1767, localisées dans la région du Gévaudan (à cheval sur les actuelles Lozère, Cantal et Haute Loire). Les listes exhaustives de ces attaques sont légion (e.g. Moriceau, 2021) et très accessibles (e.g. Arons et al., 2015 ; ou bien sur internet : https://bete-du-gevaudan.alwaysdata.net/). Le présent article et ses conclusions ne s’appuient pas sur cette chronologie, il importe donc peu de la rappeler ici. Non pas que le point de vue de l’historien soit négligé, mais c’est bel et bien le parti de la cryptozoologie sceptique qui est pris ici.


L’appellation « bête du Gévaudan » implique qu’un seul et unique animal a été à l’origine de toutes les attaques, et que cet animal est une « bête » extraordinaire et non-identifiée. Ce sont ces points, et plus particulièrement la nécessité de devoir faire appel à un animal extraordinaire pour expliquer les évènements du Gévaudan, qui seront passés au crible d’une approche sceptique de la cryptozoologie.



1. Les témoignages contradictoires


En 2015, le généticien Bryan Sykes raconte dans son livre The Nature of the Beast comment il est parti collecter des fragments de cryptides afin d’effectuer des analyses ADN et de les identifier (Sykes, 2015). L’un de ces échantillons provenait d’un Bigfoot (ou Sasquatch) qui avait été abattu puis enterré par deux chasseurs. L’analyse génétique de ce spécimen montra que ce que ces chasseurs expérimentés avaient vu, abattu, enterré et identifié comme étant un Sasquatch était en fait… un ours. Un banal ours tel que ces chasseurs en avait vu des dizaines auparavant.

Un ours qu’ils ont pourtant tous les deux pu contempler pendant de longues minutes alors qu’ils creusaient un trou pour l’enterrer. Cette histoire est un rappel à l’ordre : les témoignages, même de bonne foi et même donnés par des gens compétents, ne sont pas fiables. Et même une multitude de témoignages cohérents ne saurait constituer plus qu’un faisceau d’arguments très faibles, comme l’illustre par exemple le modèle sociopsychologique du phénomène OVNI (Abrassart, 2016). Dans une approche sceptique de la cryptozoologie, les témoignages n’ont que peu de valeur (Loxton et Prothero, 2013 ; Naish, 2016).


Ce qui a d'abord frappé les esprits avec la bête du Gévaudan, c'est la violence des attaques telles que relatées par les survivants, les témoins et les gazettes : corps tantôt dénudés, meurtris et parfois même décapités, autant de scènes de meurtres que les loups sont, supposément (mais on en reparlera), bien en peine de réaliser. Plus encore que la variété de ses modes opératoires, la bête surprend par les changements dans son apparence ce qui pose la question de son identification. Une vaste majorité de témoignages la présente comme un gros loup, ou au moins un animal rappelant un canidé, mais d’autres ont proposés qu’il s'agirait d'un animal trop grand pour être un loup - certains n'hésiteront pas à parler d’une hyène, d’un lycaon, ou bien d’un babouin ! Une intervention du Diable punissant les hommes de leur impiété n’a pas manqué d’être invoquée. Qu’est-ce qu’était la bête du Gévaudan ? Serions-nous tentés de nous demander. Mais ce faisant, nous ne poserions pas la bonne question.


Face à ces incohérences, remarquées par d’autres auteurs (Moriceau, 2021 ; Robert, 2022), il est évident que tous ces témoignages ne peuvent pas être simultanément vrais. La mémoire humaine et nos perceptions sont faillibles, particulièrement en situation post-traumatique, et ce même en étant de toute bonne foi. Les souvenirs peuvent être modifiés, effacés, voire inventés, et ce inconsciemment (Dehon, 2012). Les erreurs existent, comme l’illustre l’histoire racontée par Sykes évoquée plus haut. Le problème est que tout ce que nous savons ou croyons savoir de la bête du Gévaudan ne provient hélas que de témoignages, avec tout ce qu’ils ont de faiblesses : même quand ils sont cohérents, les témoignages ne sont pas fiables.



2. « Une bête » a-t-elle existé ?


En effet, de tous les animaux qui ont été abattus à l’époque (des dizaines, voire des centaines de loups), rien n’a été conservé... Aucune peau, aucun trophée, aucun os, même au plus profond des tiroirs du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris (à l’époque, le Jardin du Roi). Quelques autopsies ont bien été réalisées et publiées, mais l’absence de restes ostéologiques ou de tissus conservés pour confirmer leur véracité pose une sérieuse limite à leur valeur. Contrairement à Bryan Sykes, la communauté scientifique n’a aujourd’hui accès à aucune preuve matérielle pour que des analyses anatomiques ou génétiques modernes soient conduites. Aucun élément tangible, rien. Un vaste néant au milieu duquel les spéculations ont le champ libre pour aller bon train.


Nous voilà ainsi arrivés à un point où, plutôt que de discuter de l’identité de la bête, on devrait plutôt commencer à se questionner sur son existence. Certes oui, les évènements du Gévaudan ont eu lieu. Il est indéniable qu'il y a eu plus de victimes d'attaques d’animaux sauvages qu'habituellement entre 1764 et 1767, par contre, LA bête n’existait peut-être pas.


L’analyse de la fréquence des attaques de loups en France telle que répertoriée dans le livre de l’historien de l’Université de Caen, Jean-Marc Moriceau, qui a identifié près de 3 000 attaques de loups sur l’humain entre les XVe et XXe siècles en France (Moriceau, 2007), donne une réponse plutôt surprenante. La fréquence des attaques suit une fonction logarithmique. Cela veut dire que la gravité des attaques d’animaux sauvages en France depuis le XVe siècle, évènements du Gévaudan inclus, est inversement proportionnelle à leur fréquence (Figure 1). En un mot comme en cent, les évènements de « bêtes » survenus en France suivent une tendance prédictible, ou, si vous préférez, naturelle. Les attaques de loups de petite ampleur sont fréquentes, celles de grande ampleur (les « bêtes ») sont rares, et seront d’autant plus rares qu’elles sont graves. C’est le même genre de loi qui régit la gravité des tremblements de terre et leur fréquence.


A l’instar des grands tremblements de terre, les évènements de « bêtes » n’ont rien d’exceptionnels. Ils sont une conséquence attendue et prévisible de la fluctuation du nombre d’attaques de loups. Cela fait de la bête du Gévaudan un évènement ordinaire, ce qui veut dire qu’on n’a pas besoin d’une cause extraordinaire pour l’expliquer. Les loups suffisent. Incluons-y les chiens sauvages, chiens errants et chien-loups, qui n’étaient pas véritablement distingués les uns des autres dans les rapports de l’époque, et il n’y plus de « LA bête du Gévaudan » mais quelques animaux sauvages, bien de chez nous.








Figure 1. Gravité des attaques d’animaux sauvages (en nombre de victimes) en fonction de leur fréquence (en nombre d’occurrences). Les évènements les plus meurtriers sont aussi les moins fréquents (généralement une seule occurrence) alors que les évènements les moins meurtriers sont plus fréquents (1 à 40 occurrences). La courbe représente la loi logarithmique expliquant le mieux la distribution des données. Graphique réalisé par l’auteur à partir des données de Moriceau (2007).

On a tendance à trop attendre du hasard, c'est-à-dire, qu'on espère du hasard qu'il va répartir équitablement les évènements (les attaques de bêtes sauvages, par exemple) dans le temps et dans l'espace. Mais ce n'est pas ça, le hasard. Une répartition régulière des attaques, quasi rythmique dans le temps et convenablement espacée géographiquement, serait tout le contraire du hasard ! A l'inverse, il faut attendre du hasard que, sur 3000 attaques d'animaux sauvages, il y en ait au moins quelques-unes qui tombent toutes aux mêmes endroits : Yvelines, Orléans, Touraine et, évidemment, Gévaudan.


Nous connaissons ces coïncidences grâce à la postérité qui leur a donné le nom de « bêtes », et aujourd'hui nous tentons de les analyser a posteriori pour les comprendre. Mais une « bête » n'est rien de plus que la concentration plus ou moins fortuite dans l'espace et le temps d'un grand nombre d'attaques comme il en arrivait des dizaines à l'époque. Celle du Gévaudan n’est d’ailleurs pas l’évènement le plus meurtrier, c’est juste le plus médiatisé (Moriceau, 2007, 2021). Les évènements du Gévaudan sont d’une envergure moyenne si on les compare à d’autres évènements sévères d’attaques de « bêtes » tels que ceux enregistrés en Touraine ou en Dauphiné par exemple, et imputés sans aucun doute à des loups (Figure 2 ; Moriceau, 2007).

Figure 2. Nombre de victimes des attaques d’animaux sauvages par date, de la plus ancienne à gauche, à la plus récente, à droite. Quelques évènements de « bêtes » marquants sont indiqués par des cercles. Graphique réalisé par l’auteur à partir des données de Moriceau (2007).

3. Un complot ?


A la question déjà prématurée de l’identité de la bête, les théoriciens les plus téméraires ont même ajouté la possibilité que « la bête » du Gévaudan ait été manipulée pour servir le dessein morbide d’un ou plusieurs êtres humains. Cette théorie, à la limite du complot, est ancienne, mais fut popularisée par le film de 2001 Le Pacte des Loups. Celle-ci a pour effet (recherché ou non) de déculpabiliser le loup. Drôle de façon de débuter une enquête que d’exclure un suspect, LE suspect, a priori ! Aucune preuve d’intervention humaine dans l’affaire n’a jamais été produite (Robert, 2022). La bête du Gévaudan, par sa popularité, a répandu la peur du loup et cette théorie est surtout populaire car, en dédouanant le loup, elle aiderait à la conservation de cette espèce menacée.


Le loup est hélas bel et bien capable du pire. Contrairement à la croyance populaire, les loups attaquent les êtres humains. La liste sourcée de Wikipédia recense déjà cinq attaques de loups depuis 2020 à l’heure de l’écriture de ces lignes ! (https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_wolf_attacks) Cette même liste rapporte d'ailleurs qu'en 1810, un loup fut aperçu tenant la tête décapitée d'un enfant dans sa gueule, prouvant ainsi que ces animaux sont tout à fait capables de décapiter leurs victimes.


Le loup n’est pas un animal cruel ou agressif envers l’humain, mais c’est tout de même un animal carnivore et territorial, deux bonnes raisons d’attaquer les bergers qui violent son territoire, à plus forte raison lorsqu'ils se présentent, eux et leurs troupeaux, comme des proies faciles. Autre lieu commun auquel il faut tordre le cou : si vous pensiez à la « bête » du Gévaudan comme étant un animal solitaire, sachez que les loups ne se déplacent pas systématiquement en meute. Les comportements solitaires font partie intégrante du répertoire comportemental des loups (Messier, 1985 ; Mancinelli et Ciucci, 2018). Enfin, les loups gris peuvent atteindre un poids allant jusqu’à 80 kg, soit l’équivalent d’un très grand Dogue Allemand (Mech, 1974). Un tel colosse n’aurait aucun mal à chasser seul.


Bref, en l’absence de preuves physiques, une approche sceptique des évènements du Gévaudan veut que l’hypothèse de travail de base, celle d’attaques de loups gris classique, ne peut pas être exclue et doit être considérée comme la plus probable, jusqu’à preuve du contraire.



4. Conclusion


Dès lors, puisqu’il apparait que notre « bête du Gévaudan » ne revêt rien d’exceptionnel, pourquoi a-t-elle suscité, et suscite-t-elle encore, autant d’émoi ? Pour commencer, son nom. Parler de « LA bête du Gévaudan » impute à un seul animal, non-identifié, le carnage qui a pu être causé par plusieurs. On a l’impression, à la simple évocation de ce nom, d’avoir affaire à un véritable monstre. Il en découle un grand mystère : quel genre d’animal a pu provoquer un tel désastre ? Puisque l’affaire est ancienne, les témoignages nombreux, parfois contradictoires et souvent imprécis, et les preuves matérielles inexistantes, le champ des possibilités s’ouvre à l’infini devant les esprits féconds. Toutefois, le facteur principal du succès de « la bête » est sa surmédiatisation.


Déjà à l'époque, les journaux en avait fait leurs choux gras, entachant de superstition le beau siècle des Lumières et jetant de surcroit le discrédit sur le Roi de France. On se gaussait volontiers de voir les hommes du monarque absolu courir après un simple loup sans jamais en voir la queue... Aujourd'hui encore la « bête » occupe une place privilégiée dans la culture populaire où, hélas, elle contribue encore à la mauvaise réputation du « grand méchant loup ». Pourtant au vu de son palmarès (Figure 2), elle ne méritait probablement pas tant d’attention, ni tant de théories.




Références

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