Et si la Bête du Gévaudan obéissait aux ordres d’un homme ? Une hypothèse prétend qu’un noble et un paysan de la région en avaient fait leur bras armé.
En 1765, tandis que la Bête du Gévaudan décime les femmes et les enfants de la région, échappant à toutes les battues, l’Intendant d’Auvergne, Ballainvilliers, reçoit une lettre anonyme. Il y est écrit : « Fouillez les maisons. »
Comme si la Bête ne dormait pas dans la forêt. Comme si quelqu’un l’avait dressée pour tuer et la cachait au fond de sa cave…
À l’époque, la presse affirmait d’ailleurs qu’on retrouvait les vêtements des victimes pliés à côté des corps… La Bête avait-elle un maître ?
Charmeur de loups
La théorie, au coeur du film de Christophe Gans, Le Pacte des loups, a ses défenseurs. Deux noms de suspects reviennent toujours : le paysan Antoine Chastel et le comte Jean-François de Morangiès.
Le premier n’est autre que le fils de Jean, le laboureur qui tua la Bête en 1767 au bois de Tenazeyre. « Il vivait en marge de la société, affirme Michel Louis, directeur du zoo d’Amnéville et auteur de L’innocence des loups. On le disait fils de sorciers, charmeur de loups. En mission sur place, le porte arquebuse du roi, Antoine, avait d’ailleurs abattu la chienne de Chastel parce qu’il la soupçonnait d’être la mère de la Bête. Et à sa mort, les paysans ont brûlé sa maison, à Besseyre-Saint-Mary, pour la purifier. »
Quant à Morangies, il habitait alors au château de Saint-Alban, devenu depuis un hôpital psychiatrique. Les rumeurs les plus terribles circulent sur son compte : sadique, violeur… Selon plusieurs auteurs, Morangiès a pu se servir de la Bête pour réaliser ses fantasmes tout en couvrant son complice Chastel des autorités.
Quelle bête ? Pour Michel Louis, c’était un chien-loup, recouvert d’une cuirasse comme l’étaient parfois les chiens de chasse.
A coups de pelle
« Du roman complet, pour Jean Richard, président de l’association du musée de la Bête à Saugues. Il n’y a pas une ligne sur Antoine Chastel dans les écrits d’époque. Ni sur sa maison » purifiée », ni sur ses origines… D’ailleurs, il n’avait que 19 ans en 1765. »
Quant à Morangiès, « il est cité dans les documents parce qu’il participait aux battues, confirme l’historien Jean-Marc Moriceau. Mais il était bien vu de la population. » C’était alors un ancien colonel quadragénaire. Seule ombre dans sa biographie, ses dettes accumulées par un train de vie fastueux qui ruinèrent sa famille et lui valurent un procès à Paris, où il fut défendu par Voltaire. Il est mort en 1801, tué à coups de pelle par son épouse lors d’une scène de ménage… bestiale !
Rien n’indique en tout cas que l’Auvergnat Chastel et le Lozérien Morangiès se connaissaient.
Ressentiment
D’où sort donc cette théorie du complot ? De deux romans justement : l’un écrit par Abel Chevalley en 1936, l’autre par Henri Pourrat en 1946. Deux récits fantaisistes qui ont transformé de probables innocents en criminels. Et qui ont servi la cause des défenseurs du loup, soulagés de trouver un autre coupable.
La stigmatisation des nobles trouve cependant une résonance particulière en Auvergne. En 1666, 87 d’entre eux furent condamnés par un tribunal installé spécialement dans la région par Louis XIV, pour des rackets et des viols commis sur les paysans. Le ressentiment est resté.
Thibaut SOLANO